涼 La chaleur de l’été, chercher la fraicheur

Apres la pluie en juin, Aujourd’hui, nous allons parler de l’été japonais. Mais pas de l’été comme carte postale. L’été et sa chaleur. De cette chaleur humide, enveloppante, parfois étouffante, que les Japonais appellent mushi atsui, 蒸し暑い. Une chaleur qui colle à la peau, qui ralentit les gestes. Une chaleur qui oblige à inventer des formes de fraîcheur. Comment les Japonais vivent-ils la chaleur ?  Comment vit-on quand l’air devient presque liquide ? Comment une culture répond-elle à l’inconfort climatique ? Quels gestes, quels objets, quels vêtements permettent de retrouver une sensation de fraîcheur ? Pourquoi le yukata reste-t-il associé aux soirs d’été, aux feux d’artifice et aux danses de Bon Odori ? Et que nous disent les vêtements japonais, comme le yukata, de la relation entre le corps, la saison et la beauté ? Entre mushi atsui japonais et été torride français, comment passer d’un été que l’on célèbre à un été auquel il faut aussi survivre ? 

PPRÉSENTATION DE L’INVITÉE :  Anita Henry, diplômée de l’INALCO, grande connaisseuse du Japon, collectionneuse de kimonos en soie, auteure du livre « kimono, sentir la soie sur soi », dont la page Facebook « besoin de Japon « compte 8700 followers et qui organise le 11 juillet à Toulouse à l’hôtel Sangha  un festival du yukata.

L’été japonais est une saison sensorielle :  Il y a d’abord le son. Les cigales. Semi en japonais 蝉 Leur chant envahit les rues, les parcs, les temples, et devient presque la voix même de la chaleur. Elles ne chantent pas seulement. Elles emplissent l’air. Leur cri devient presque la matière même de l’été. Il y a ensuite l’eau. L’eau que l’on boit.L’eau que l’on entend.L’eau que l’on imagine. Il y a le vent:, suspendre des clochettes furin 風鈴, au bord des toits chercher l’ombre, ralentir. Il y a les gestes gourmands : la pastèque, les glaces, Le kakigōri, かき氷, est un dessert très simple en apparence : de la glace pilée, très fine, recouverte de sirop. Mais dans l’imaginaire japonais, c’est beaucoup plus qu’un dessert. C’est une sensation. Une fraîcheur immédiate. Une petite montagne de neige au cœur de l’été. Il y a aussi le nigauri, にがうり, appelé aussi goya. On le plante près des fenêtres pour former un rideau végétal. Ce rideau protège du soleil et crée une ombre vivante. Il rafraîchit la maison sans machine, par la plante, par la feuille, par le rythme naturel de la croissance. Mais le Japon contemporain ne se contente pas de gestes traditionnels. Il invente aussi des solutions modernes. Dans les villes, on trouve parfois des brumisateurs. Dans les lieux publics, de l’eau fraîche peut être mise à disposition. Les vêtements sont conçus avec des tissus anti-UV et respirants. Certains travailleurs portent des vestes avec ventilateurs intégrés. Ce mélange est très révélateur : au Japon, on ne choisit pas forcément entre tradition et technologie. On les superpose. Au Japon, la lutte contre la chaleur passe aussi par de petits objets très simples : Il y a d’abord l’éventail, uchiwa 団扇 ou sensu 団扇. L’uchiwa うちわ est l’éventail plat, souvent rond, que l’on voit dans les festivals d’été. Le sensu せんす est l’éventail pliant. Tous deux ne servent pas seulement à faire de l’air. Ils appartiennent à une culture du geste. Ouvrir un éventail, l’agiter doucement, le refermer, le glisser dans un sac ou dans une ceinture de yukata, c’est déjà ralentir. L’éventail apporte une fraîcheur légère, presque intime. Il ne transforme pas le climat. Il accompagne le corps. Il y a aussi le tenugui, 手ぬぐい, cette fine serviette de coton rectangulaire. On peut l’utiliser pour s’essuyer le visage, la nuque, les mains, ou la passer sous l’eau fraîche avant de la poser sur la peau. Le tenugui sèche vite, se plie facilement, se transporte partout. Il peut être très simple ou décoré de motifs saisonniers : vagues, poissons rouges, fleurs, libellules, feuillages. Là encore, le Japon nous montre que la fraîcheur peut venir d’un geste modeste : un morceau de coton, un peu d’eau, un éventail, une ombre. L’été japonais est donc une leçon d’adaptation et il passe notamment par le vêtement. Le vêtement japonais ne cherche pas toujours à souligner le corps comme le vêtement occidental. Il enveloppe, accompagne, structure. Il fait exister la personne dans une relation à la saison, au tissu, à la posture, au contexte. Le yukata est le vêtement d’été par excellence dans l’imaginaire japonais. Léger, souvent en coton, il est associé aux bains, aux auberges traditionnelles, mais aussi aux fêtes populaires. Aujourd’hui, au Japon, on ne porte pas le yukata simplement parce qu’il fait chaud. Ce serait une vision un peu folklorique. On le porte surtout lors de moments particuliers : les hanabi taikai, 花火大会, les grandes soirées de feux d’artifice, ou les Bon Odori, ces danses traditionnelles liées à la période d’Obon. Le yukata est donc un vêtement de saison, mais aussi un vêtement d’occasion À Himeji, ville connue pour son magnifique château blanc, le festival du yukata célèbre ce vêtement dans l’espace urbain. Les visiteurs viennent en yukata, les rues se remplissent de stands, de lumières, de silhouettes colorées. Le vêtement devient un signe de fête, mais aussi une manière de relier la ville à son histoire ; Il a lieu chaque année du 22 au 24 juin.

KANJI DU MOIS : 涼 ryō ou suzushii  Il signifie : frais, fraîcheur, agréable fraîcheur. Ce kanji contient la clé de l’eau, à gauche. C’est important. La fraîcheur japonaise est souvent liée à l’eau : eau que l’on boit, eau que l’on entend dans les jardins, eau que l’on évoque. Suzushii, ce n’est pas seulement froid. C’est plutôt  frais d’une manière agréable. C’est la sensation d’un courant d’air après une journée chaude. C’est l’ombre d’un jardin. C’est le son d’une clochette furin. C’est peut-être aussi la vue d’un vêtement léger, d’un yukata clair,  Et vous, chers auditeurs, quelle est votre image de la fraîcheur ? Prenez le temps de réfléchir à cette question et comme d’habitude envoyez votre kanji avec votre texte si vous le souhaitez à Associatontanabata@gmail.com objet émission Kokoro le souffle du Japon 

HAÏKU DU MOIS lu par Kazoku Voici un haïku classique de Matsuo Bashō, dans Oku no hosomichi, La Sente étroite du Bout-du-Monde  閑さや 岩にしみ入る 蝉の声  Quel silence ! Le chant des cigales pénètre les rochers.

POUR ALLER PLUS LOIN :  Notre page avec des photos de Yukata : https://www.facebook.com/TanabataNeversJapon dans photos/ Album/ kokoro, le souffle du Japon, ep 11 la chaleur Quelques pistes de lecture pour prolonger l’émission. Junichirō Tanizaki, Éloge de l’ombre Un texte essentiel pour comprendre la sensibilité japonaise à la lumière, à l’ombre, à la nuance. Très utile pour penser les vêtements, les intérieurs, les matières et la beauté discrète. Liza Dalby, Kimono Un ouvrage de référence sur le kimono, son histoire, ses usages et ses significations culturelles. Anita Henry et Corinne Déchelette : Kimono, sentir la saison sur soie Albert Camus : Noces et l’été          Lire Noces à Tipasa d’Albert Camus nous ramène à une vérité simple : certaines saisons nous obligent à être plus présents. La chaleur, qu’elle soit celle de Tipasa ou celle de l’été japonais, nous fait sentir le monde avec le corps. Elle nous sort de l’abstraction. Elle nous rappelle la mer, les fleurs, l’eau, l’ombre, la peau, le souffle. Au Japon, cette présence passe par le yukata, le tenugui, le furin, le kakigōri, les rideaux de verdure et les soirs de Bon Odori. Chez Camus, elle passe par la lumière, la mer, les fleurs, les ruines et cette joie grave d’exister. Deux mondes très différents, mais une même invitation : habiter pleinement la saison.   Au Japon, la chaleur humide nous apprend la patience, le ralentissement, la recherche de fraîcheur dans les petits gestes. Chez Camus, la chaleur n’est pas seulement une température.  la chaleur méditerranéenne nous apprend l’intensité, la lumière, la présence au monde. La chaleur de Camus n’est pas la chaleur humide du Japon. Ce n’est pas mushi atsui. C’est une chaleur méditerranéenne, solaire, presque noire de lumière.  Mais dans les deux cas, le corps est appelé On pense avec la peau, avec la respiration. Le paysage n’est plus extérieur à nous. Il nous traverse. Entre le furin japonais et les fleurs de Tipasa, il y a peut-être une même leçon :  Devenir plus attentif à ce qui nous entoure, et peut-être, comme l’écrit Camus, apprendre combien il n’est pas facile de devenir ce qu’on est. 

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